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CAROLE DAVID

Mon orient noir, ma Joyce Mansour


 

Elle s’appelle Joyce Patricia Adès, jeune fille de bonne famille née en Angleterre, élevée en Égypte, coureuse de fond, athlète du saut en hauteur, déjà fluide et aérienne avec son profil d’oiseau.

Ophélie noire, elle court sur les eaux du Nil avec les cadavres qui flottent autour d’elle. Des plumes d’oiseaux rapaces se mêlent à ses cheveux anthracite quand elle s’élance dans ses longues chevauchées au cœur du désert.

Puis l’étrange demoiselle change de nom et de corps. Elle quitte sa vie végétale faite de souvenirs cruels et de crabes pour une existence moins délétère entre rêve et réalité.

« Que ton réveil soit de roses1 », dit le fossoyeur.

Tu te nommes Joyce Mansour, tu écris tes premiers poèmes en français. Née dans une langue, tu choisis d’écrire dans une autre.

Ainsi la métamorphose a lieu.

Furieuse et échevelée, tu parcours désormais ton territoire intérieur hideux, sale, gorgé de sang avec ton cortège d’animaux. L’archéologie de ton savoir n’a d’égal que tes secrets et tes déshabillés de chair.

Les maux de ton corps sont criés, vociférés : la mort de ton premier amour, ta mère trop vite emportée, ton Égypte abandonnée malgré toi, ce fil que tu dévides entre poésie et narration.

Tous les yeux sont tournés vers toi.

André Breton te baptise la tubéreuse enfant du conte oriental. « J’aime, Madame, le parfum noir ultra-noir de vos poèmes », t’écrit-il dans la première lettre qu’il t’adresse. Sulfureuse étoile, tu racontes des histoires de femmes à barbe, d’ogresses qui laissent une brume jaunâtre autour d’elles quand elles font l’amour. Ta langue organique, viscérale, crache un poison fatal.

Personne ne sort intact de tes vers.

Ton père te demande pour quelles raisons tu n’écris pas des poèmes sur les abeilles et les fleurs. Ton bestiaire est différent. C’est la voix d’une autre en toi. Tu préfères les entrailles de mouton, les crapauds et les hiboux. Ces choses, tu les sens, tu les portes en toi comme des bijoux noirs et les transformes en poèmes que tu ranges dans tes boîtes de cigare.

Le cigare, ton onzième doigt, dis-tu. Peut-être celui qui te mène à l’illumination dont parle ton maître et qui n’a d’autre fin que le Livre total auquel tu aspires.

Notre rencontre a lieu durant cet hiver sans neige au ciel bas. Les étoiles sont mortes étouffées dans mon alcôve. Une veillée funèbre comme je les aime durant laquelle je piège mes démons et approfondis ma théorie sur le cannibalisme. Mon tableau de chasse est un vaste corpus rageur sur lequel sont exposés de petits totems, instruments de mes exorcismes quotidiens.

Je découvre par le hasard objectif que nous sommes des jumelles cosmiques nées toutes les deux le 25 juillet.

Toi, l’égérie, moi la personne qui manque à l’appel.

Je te lis et te relis, laissant derrière moi les mots tels que je les connais depuis ma première naissance. Je suis à la veille de changer de peau. J’entre dans ta chambre de création avec mon hachoir, ma préparation de liquides et mon programme poétique calqué sur le tien. Tout est en place pour la cérémonie.

Pour commencer, tu m’invites à passer la nuit dans ta bouche, « là sur le canapé parsemé de pilules2 », mais c’est la saison entière que je passe avec toi dans un lit d’impatientes immortelles aux bouches carnivores, les jambes arc-boutées jusqu’au ciel, feignant grâce et provocation.

Puis je lis ta petite annonce parue dans France Soir : « Cherche rêves pour collection. »

Au début, je n’avais aucun désir d’y répondre et de te confier mes chimères, je m’occupais à fermer les portes derrière moi. J’étais morte depuis longtemps, seul restait mon joli squelette. Je n’avais ni père ni mère, que la pensée ancienne de mon corps illustrée sur mes os.

Avec tes poèmes, tu m’enseignes la science exacte des images et du rêve. Ainsi, je tapisse les murs de ma chambre en y exposant tes mots, lexique d’organes lisses et poivrés. Le merveilleux quotidien revient me hanter. Le matin, je me vêts de restes d’animaux, boucliers tombés de tes poèmes; je médite sur tes histoires nocives et convoque un à un tes personnages, ta part de sable jamais oubliée, ton désert au cœur duquel les momies s’accouplent avec les singes.

Aujourd’hui, j’ai l’âge de ta mort. Un ange noir passe. Il est dans la peau d’André Breton et s’en amuse. Je suis à ton chevet avec les tiens. Tu me chuchotes que nul ne connaît le visage de sa mort. C’est le mien que je vois en te regardant partir dans un rituel accompagné de chants rauques. J’ai l’espoir d’atteindre ta perfection si je renais à Sodome « d’une vache et d’un fossoyeur3 ».

Tu nous quittes pour tes chimères, tes enfants cruels et tes femmes viriles qui t’attendent au paradis des chiens. Je suis assise devant le lit cassé. Tandis que je te veille, j’illustre ton agonie par la pensée de tes poèmes; j’en fais un florilège macabre destiné aux couples parricides. Je convoque tes objets méchants : clous, épingles et barbelés, fabriqués avec soin, petits cercueils en écho à ta poésie.

Toutes les deux nous entrons, nous perdons pied.

 

1. Joyce Mansour

2. Joyce Mansour

3. Joyce Mansour




 
 
 
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