retour au sommaire


EMMANUEL KATTAN

Confession


 

Ce dont on ne peut parler, il faut le taire
Ludwig Wittgenstein

 

1. Tout peut être dit.

1.1 Tout peut être dit parce que tout doit être dit. Je ne suis, aux yeux des autres, que paroles enchevêtrées. Il se pourrait bien que, privés d’origine, les mots me déguisent et que, dans leur désir de lumière, ils aient renoncé trop tôt à révéler ma vie. Mais il leur suffira d’apparaître solitaires et sans mémoire. Personne, alors, ne doutera qu’ils me délivreront, dénudée, entièrement reconnue.

1.1.1 J’aurai beau demeurer silencieuse, mes mains parleront pour moi. Les paroles s’attacheront à chacun de mes gestes. Elles colleront à ma peau, pulluleront sur mes lèvres.

1.1.2 Les mots seront de neige, imaginés dans l’urgence du départ.

1.1.3 Tout doit être dit. Cette sémantique de l’existence est le fondement de l’éthique.

1.2 Tout peut être dit, parce que seul ce que l’on dit existe. Hors du langage, rien ne demeure.

1.2.1 Il arrive, parfois, que naisse en nous un sentiment intime, inaccessible au langage. Mais ce « trop-plein de sens » est le miroir des mots.

1.2.2 Il faut de la musique pour inventer le silence.

1.2.3 La vie que je n’ai pas protégée, qui d’autre que moi peut en décider la réalité? Pour peu qu’une image doive à ma solitude son existence, qui d’autre que moi pourra juger jusqu’où plongent ses racines?

1.3 Tout peut être dit parce que seule la parole fait foi.

 

2. Les faits.

2.1 La rencontre (il est venu vers moi, il est venu de moi, une vie à découvert).

2.2 L’éveil (j’ai cru, arrachée à la symétrie du visible, que sur mon visage s’était autrefois dessiné le sien – ainsi dissimulé, il avait inventé le prétexte de notre naissance).

2.3 Son regard (un passé, hier avide, maintenant éviscéré : « Tu ressembles à une fleur solitaire, aux racines tenaces, née inaperçue sur le flanc de la montagne, touchée de nulle présence, altière et inaltérée »).

2.4 Mon regard, dans le sien (Comment ai-je cru en ces paroles étrangères, moi que les paroles ont créée, moi qui n’attends que d’elles l’abîme abolissant le doute?)

2.5 L’enfant (Sublime silence, un peu de toi, un peu de moi, dans l’enceinte de mon corps).

2.6 L’abandon (Moi sans toi : ton empreinte sur ma peau, une éclaircie, un bout de vie, que n’aura jamais figé un visage. Le pas-encore-enfant, mort parce que tu es mort).

2.7 Les mots m’ont égarée.

2.7.1 Tu es parti, voilà ce que je n’ai jamais su dire.

2.7.2 D’une voix – mon pouvoir –, quel devenir peut émerger, sinon l’ombre de l’indicible, le commencement où j’ai laissé s’évanouir notre raison?

2.8 Le passé sera dorénavant mon devoir.

 

3. Toi.

3.1 « Toi » est un de ces mots qui rejoint le monde. Le « t » de toi : un crochet jeté au sommet d’un rocher et mon corps, suspendu, confiant. Tu ne lâcheras pas prise.

3.2 « Toi » est un de ces mots exilés du monde. Le « t » qui repousse et, déjà, regrette la distance. Le désir et la peur et la haine, en un mot réunis.

3.2.1 « Toi » : élevé par ma pudeur. Du haut de ton destin, embrassant déjà ma défaite, tu me contemples, comme si tu ne savais pas d’où venait ton pouvoir. Que suis-je, sinon le rejeton de ta conscience, fouillant dans les décombres d’un avenir dont nous n’avons pas eu le courage?

3.2.2 J’attends encore de toi le geste qui me recueillera. Je cherche dans la chute la hauteur du retour.

3.2.3 Une blessure infligée au ciel, une brèche qui nous unit : là s’enfuiront toutes mes croyances.




 
 
 
2017 © revue littéraire Les écrits design : les crédits